A la poursuite de Pixi (a cache cache)

Rosaline devait se traîner son boulet de petite sœur toute l’après-midi. C’était long, une après-midi avec Marielle. Pourtant, douze ans, c’était le bon age, normalement. On commençait à s’intéresser aux garçons, à avoir du goût, parfois même à fumer, à grandir, quoi. Mais non. Marielle en était toujours au stade biberon. Un vrai bébé, obsédée par les contes de fée. Elles se mirent en chemin pour le bois d’à côté, près du lac, et s’assirent sur leur banc préféré.

Rosaline sortit un de ses Fashion Magazine, juste avant la rubrique potins. Elle posait les yeux sur le compte rendu des journalistes intitulé « les stars les plus mal habillées », quand…

« Salut ! Qu’est ce que tu fais la, Rosaline ? »

C’était Olivier, un des garçons les plus mignons de sa classe, qui se souvenait de son prénom, et qui lui parlait.

« Et toi ? »

Il tira sur une espèce de laisse. Une sorte de boule de poils blancs trottina devant lui.

« Pixi. Le chien de ma belle mère. Je dois le promener. Et toi ? Qu’est ce que tu fais ? »

-Pareil. Avec ma sœur. »

-Sauf que sa sœur est un être humain. » ajouta Marielle vexée en relevant la tête de son bouquin.

A ses mots, Pixi fut saisit d’un enthousiasme déplacé, et s’élança dans les fourrés. Avant que son maître ait le temps de dire ouaf, le petit chien blanc à la pelure de mouton avait disparu avec sa laisse.

« Merde ! Saloperie de chien ! Je vais me faire engueuler ! » s’écria Olivier.

-On s’en occupe ! » décida Rosaline en tirant violemment sa sœur par le bras. Et elles s’éloignèrent à leur tour dans la forêt qui s’épaississait. Devant, pas très loin, on pouvait voir cet imbécile de chien qui jappait et aboyait bruyamment en courant, ce qui en langage chien devait signifier : « Liberté ! » À un moment donné, il disparut, et il fut impossible de le retrouver.

« Ah bah bravo ! C’est malin ! » grogna Marielle complètement essoufflée.

– On va le retrouver, ce fichu chien ! »

Rosaline s’assit sur une souche d’arbre pour réfléchir, et Marielle s’assit sur la même souche d’arbre pour bouder. Soudain, elle poussa des cris :

« Oh ! Des fées ! »

Il n’y avait vraiment pas de quoi hurler. A quelques pas de la souche, des pierres posées en rond sur la mousse. Rien de plus sans intérêt.

« Et voilà… Ma soeur se met à disjoncter ! »

-Tu comprends pas. »

-Si, je comprends très bien : ces histoires à dormir debout te déconnectent complètement de la réalité. Réveille toi, ma vieille ! T’as douze ans. Faudrait que tu penses à être un peu normale, maintenant. »

Comme elle disait ces mots, un lapin affublé d’un chapeau haut de forme, d’un monocle, et d’un veston démodé, passa devant elles, et s’arrêta, essoufflé :

« Excusez-moi, mesdemoiselles. »dit-il avec un accent so british prononcé :

-Mais si une petite fille passe par là et me demande, je vous serais obligé de lui indiquer la direction opposée. »

Et il repartit. Pendant que Marielle, interloquée, interpelait le lapin, il répondit :

« Pas le temps ! Je suis en retard, vous voyez ! »

Rosaline se grattait la tête. Bon, là, quelque chose n’allait pas. Elle eût à peine le temps de se remettre de ses émotions. Une petite fille blonde d’à peine six ans suivit, armée d’un énorme bazzoka :

« MONSIEUR LAPIN ! Ma patience a des limites, je vous conseille vivement de coopérer ! »

Puis, de sa voix stridente, en regardant Rosaline et Marielle :

« Bien, mes mignonnes. Moi, c’est Alice. Je veux savoir par où Monsieur Lapin est passé, et et vous, vous avez intérêt à ne pas me mettre sur une fausse piste. »

Rosaline se grattait toujours la tête en silence. C’est Marielle qui finit par parler :

« Tu vas encore douter de ma santé mentale, mais j’ai cru voir un lapin qui parle… »

« Perdues ? » dit une voix lointaine.

-On dirait. » dit une voix dans les environs.

-Qu’est-ce que vous faites là ? » dit une voix près de l’oreille de Marielle.

-Oh ! Des fées ! Des fées pour de vrai ! » cria Marielle surexcitée. Il y en avait trois.

-Je crois pas aux fées. »

-Attention ! Tu vas les tuer ! »

-Faut pas croire tout ce qu’on dit à la télé. » dit la première fée.

-Perdues ? » dit la deuxième.

-Bah ça se voit. Elles sont complètement à la masse, celles-là. » dit la troisième.

Rosaline se disait :

« C’est un cauchemar. je vais finir par me réveiller »

« On courait après un petit chien blanc. » expliqua Marielle. Les fées commentèrent :

-Méfiez-vous de ce qui est petit et blanc. Alice et son lapin, Neo dans la matrice. Les animaux blancs, c’est des problèmes, voyez. »

-Très mauvais. »

-Drôle d’espèce, les lapins blancs. »

-Pas nette. »

-N’empêche, qu’Alice est siphonnée. »

Comme en guise de réponse, Pixi réapparut, toujours aussi surexcité.

« Saloperie ! Je t’aurai ! »s’écria Rosaline en tirant Marielle par la main. Elles repartirent à la poursuite du petit chien. Elles perdirent encore sa trace.

« Chiasse ! La prochaine fois, je l’attrape et je l’étrangle ! Il ne m’échappera pas ! »

Tout d’un coup, elle s’arrêta. Une maison en bois. Enfin de la civilisation. Elles frappèrent à la porte. Une énorme gamine au visage jovial les poussa à l’intérieur pour les inviter à tester les chaises, squatter les lits, et boire des bols de soupe abandonnés dans la cuisine. Marielle et Rosaline se regardèrent. Cette histoire leur disait quelque chose. Ce n’était pas très poli.

« Excusez-nous, » répliqua Marielle qui était une jeune fille bien élevée :

-On ne peut pas rester : on est à la poursuite d’un petit chien blanc qui est dans les environs. On va devoir s’en aller. merci de votre accueil ! Jolie maison ! »

-Ces gens qui poursuivent des lapins blancs… » soupira Boucle d’Or avant d’engloutir le bol de soupe de Bébé Ours bruyamment.

Pixi passait par là, justement. Les deux sœurs coururent vite, et longtemps, jusqu’à être complètement essoufflées. Pixi filait dans les branchages. Elles ne le perdraient pas encore. Elles étaient déterminées. Au loin, on entendait Alice crier :

« MONSIEUR LAPIN ! VOUS ÊTES CERNE ! »

Une des fées s’accrocha à l’oreille droite de Marielle, et lui cria :

« On va désactiver le portail, pour vous, les filles, OK ? »

Le sale cabot les avait encore semé. Le temps de reprendre leur souffle, les deux sœurs regardèrent autour d’elles pour se repérer. Devant elles, il y avait la souche. Rosaline y retourna pour se gratter la tête avec perplexité. Soudain, Marielle se mit à pousser des cris :

« C’est le lac ! C’est le lac, Rosaline »

Arrivées à leur banc préféré, elles trouvèrent Olivier, qui tenait dans ses bras un Pixi sage comme une image.

« Merci, les filles. »dit-il en regardant Rosaline dans les yeux.

-Oh, c’est rien. » rougit Rosaline.

-Moi qui adore les chiens… »

Nouvelle école

Directrice,

Je m’appelle Jonathan Bonnet, et j’ai 9 ans. Mais j’ai un an d’avance à l’école. Mon frère Vivien, il est déjà dans votre école. Il dit que c’est bien parce qu’il a apprit pleins de choses et qu’il a des copains. Mais Bastien, qui est avec moi au catéchisme, il dit que c’est pas bien parce que c’est trop dur, et puis on fait que travailler. Alors moi, je sais pas si c’est bien ou c’est trop dur votre école. Mais ma maman m’a dit qu’il fallait pas écouter les autres. Qu’il fallait que je voie par moi même. Alors, c’est pour ça que je vous écris.

Ma maman m’a dit qu’il fallait que je l’attende pour vous écrire parce qu’il y a des formules exprès pour ce genre de lettre. J’ai désobéi parce que c’est moi qui veut aller dans cette école. Parce que il y a Vivien, et puis il y a pas des délinquants comme à la télé. Dans d’autres écoles, il y en a, il paraît. S’il vous plait, vous pourrez ne pas dire à ma maman que je vous ai écrit ? Parce que c’est même pas une vraie bêtise. Merci d’avance.

Il paraît que vous faites passer des tests aux enfants pour voir s’ils ont de bonnes notes. Et que vous acceptez que les enfants sages. Ben moi, je crois que je suis assez sage. Et puis j’ai toujours été premier de la classe, mais sauf cette année, parce que il y a un nouveau qui est plus intelligent. J’ai réfléchi. Peut être que je serai pas premier dans votre école, parce qu’il y aura des gens plus forts que moi et que ce sera plus difficile. N’empêche, j’essaierai quand même de les battre. Vous pourrez me prendre quand même dans votre école, même si je suis pas premier ? Merci si vous acceptez. Sinon, tant pis.

Ma maman m’a dit que dans les tests, il y avait toujours une partie ou on devait parler de ce qu’on allait faire plus tard. Moi, j’en ai vraiment aucune idée. Je voudrai faire un truc qui aide les autres, ou bien la planète aussi. Par exemple, Bastien, il a dit que l’année prochaine, il allait devoir couper des grenouilles pour voir à l’intérieur. Lui il trouve ça trop cool, mais moi je trouve ça triste. Moi, si je dois faire ça, je le ferai, mais ce sera difficile. Maman dit que ça s’appelle faire une concession, et que j’ai pas fini d’en faire dans la vie. Peut être que plus tard, je deviendrai un grand scientifiste, et que je trouverai un moyen de faire avancer le progrès sans faire de mal à personne.

Ce que je sais surtout, et c’est important, c’est que je veux gagner des sous. Parce que quand on a beaucoup de sous, ça fait toujours une chose en moins à s’inquiéter dans la vie. Ça, c’est mon père qui le dit. Et je crois qu’il a raison. Je sais aussi que l’école, ça aide aux études, et les études, ça aide au travail, alors il faut travailler maintenant si je veux gagner des sous plus tard. L’argent, c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie. Papi dit qu’il y a aussi la santé, mais quand la santé va mal, il faut bien des sous pour se payer de docteur. Alors, les sous, c’est quand même plus important. En plus, ce sera mieux si je peux aider mes parents quand ils seront pauvres à cause des retraites. Ils en parlent souvent, alors moi, ça m’inquiète un peu. Mais avant tout ça, il faut que j’aille dans des bonnes écoles, où il y a pas de délinquants et où on peut bien travailler. Alors, c’est oui ? S’il vous plait. Soyez gentille.

Il y en a qui disent que ça les gênerait qu’il y ait plus de filles. Rassurez-vous, moi, je m’en fiche. Les filles c’est pour plus tard. L’important, c’est que je sois sûr que je gagnerai des sous. De toutes façons, les filles, quand on a des sous, c’est plus facile. Ça, c’est mon père qui me l’a dit.

Voilà. Je vous ai écrit cette très longue lettre, tout ça pour dire que j’aimerais beaucoup être accepté dans votre école, que je suis même prêt à disséquer des grenouilles et à ne plus voir de fille. Je ne sais pas si ça sera trop dur ou si ça ira, mais s’il vous plait, acceptez moi, juste pour voir si ça marche.

Pardon, je connais pas les formules.

Au revoir,

Jonathan

Cure minceur chez les bouddhistes

« Bon alors, cette année, je me reprends en main. »

Tel était le grand projet de Mélanie. D’abord, elle avait 19 ans. Si elle n’était pas capable de prendre de grandes décisions à son âge… Alors, elle avait décidé que pour sa vingtième année, elle aurait un corps de danseuse.

Elle se voyait déjà sifflée, admirée de tous, rayonnante, le nombril à l’air. Elle travaillait dans la restauration. Elle tenait à être présentable. A creuser ses joues rebondies. Et puis, d’abord, de rebondit, elle n’avait pas que les joues. Elle était faite de pneus sous cutanés. En fait, elle avait des formes si généreuses que leur générosité dégoulinait dans le regard des autres, et les enveloppait à grandes bouffées odorantes parfumées chez Séphora.

Car Mélanie était bien tenue. D’ailleurs, si elle était sans arrêt suivie par des essaims de mini monstres suceurs de sang, ça n’était pas parce qu’elle était sale. C’était à cause, ou plutôt grâce à ses nouvelles crèmes Chanel pour le corps à 350 euros le flacon. Il ne lui manquait plus qu’une taille de guêpe à elle qui attirait les bourdons. Mélanie savait s’occuper d’elle. C’était le moins qu’on pût dire.

D’ailleurs, elle n’était pas de ces masochistes qui suent comme des bœufs en pédalant rageusement sur des machines, autant dire dans la choucroute. Elle n’était pas non plus de celles qui exhibent leur embonpoint dans des cours d’aérobic envahis par des barbies longilignes. Ou PIRE, qui se lamentent dans des émissions de télé réalité et sont tenues d’employer des méthodes spectaculaires. Elle n’était pas non plus de celles qui se gavent de bouillies écœurantes et qui s’affament, en laissant flotter dans les airs leur haleine de chacal. Elle était encore moins de celles qui se précipitent désespérément à l’hôpital pour se faire mutiler à grands coups de bistouri. Non. Elle n’était pas de ces égarées qui prennent d’assaut les bureaux des psychiatres pour leur raconter leurs déboires caloriques.

Elle était différente. Elle était saine. Elle comptait opérer un changement radical dans sa vie et devenir Mademoiselle Soja, la reine des végétariens, un modèle de sérénité, harmonie, paix intérieure, etc. Au programme : Légumes, yoga, acuponcture, et piscine. Elle imaginait déjà la sensation de pureté intérieure quand elle aurait libéré son corps de toutes ses toxines, le calme euphorique après le yoga, les bienfaits de l’acuponcture, et le doux clapotis de l’eau chlorée. Oui, elle voulait déjà y être, et elle se demandait comment elle avait fait pour vivre ainsi aussi longtemps. D’ailleurs, elle deviendrait bouddhiste, évidemment.

Elle se mit à acheter tout un tas de guides pratiques pour commencer sa nouvelle vie. Elle les dévora tous un par un. Mais elle avait beau être incollable, la réalisation pratique de son grand projet fût plus difficile à entreprendre qu’elle ne le pensait.

D’abord, sa décision ferme de devenir bouddhiste lui parut bientôt saugrenue. Ça n’était pas que Bouddha eût de mauvaises idées, non. C’était que ces fichues prières étaient imprononçables, et qu’on devait les ânonner en boucle pendant des heures. Imaginez-vous répéter Les chaussettes de l’archiduchesse sont sèches et archi sèches dix mille fois de suite sans vous arrêter. Et vu qu’elle ne comprenait rien à ce qu’elle devait marmonner, c’était pire. Dans ses grandes périodes de détresse, elle s’imaginait des choses complètement insensées. Et puis, la méditation lui fichait des fourmis aux pieds.

Elle avait des migraines et dormait très mal. Elle mangeait très mal, aussi, ne parvenant pas à s’habituer ni au soja, ni aux steaks végétaliens, et il lui prenait parfois d’irrépressibles envies de viande ce qui la culpabilisait, et donc, la rendait agressive.

Elle buvait tant qu’elle avait constamment envie de faire pipi, et c’était très gênant, au travail, de se précipiter aux toilettes aussi souvent. D’ailleurs, c’était très difficile de boire quotidiennement plus d’eau qu’une femme enceinte quand elle fait ses échographies, et elle devait lutter contre une furieuse envie de régurgiter le précieux liquide avant qu’il n’arrivât dans son estomac. Pour corser la chose, un ami bien intentionné lui avait dit qu’on pouvait mourir en buvant trop d’eau, ce qui la rendait sujette à de terribles angoisses.

Les cours intensifs de yoga tonique ne la calmaient pas outre mesure, et lui faisaient endurer des courbatures atroces et des crampes phénoménales. Elle faisait une allergie au chlore de la piscine, et elle dût s’arrêter, car elle faisait conjonctivite sur conjonctivite, et sa peau à laquelle elle tenait tant se couvrait d’affreuses plaques rouges.

Les séances d’accuponcture étaient interminables, et elle revenait chez elle plus stressée qu’elle n’en était partie.

Le jour où ses collègues l’invitèrent au restaurant pour son anniversaire, elle éclata en sanglots et partit en claquant la porte. Arnaud, cuisinier de son état, la rattrapa dans la rue, et la poussa sans ménagement dans un mac donald. Ainsi s’acheva, tristement et trop vite, le régime de Mélanie. Elle se remit au café, dévora à nouveau du bœuf de Grande Bretagne, et perdit dix kilos en s’activant frénétiquement au travail.

Plaidoyer pour une plage

« Mais si, papa, j’te jure, c’est bien la plage. Ben oui. Et puis, on va toujours a la montagne. Pourquoi tu n’écouterais pas un peu ce que j’ai à te dire, moi ? »

Il me regarde avec son petit air hautin, mon père… Oui, hautin ! Sous prétexte qu’il a la voiture et que je n’ai pas encore le permis. Mais j’ai 15 ans, moi, merde ! ça m’énerve. Et puis, sa montagne, toujours sa FOUTUE montagne, je DÉTESTE la montagne, non mais QUAND est-ce qu’il va finir par comprendre ça ? Il n’y a que lui, qui l’aime, sa montagne, c’est toujours le même cinéma. Non, et puis comme d’habitude, maman ne dit rien, et comme d’habitude, je n’ai pas le droit d’aller à la mer avec ma copine Sophie… ça m’ENERVE !

« Mais zut ! Tu pourrais écouter, au moins, quand je te parle ! Sophie, c’est PAS une droguée, c’est PAS une clodo, c’est PAS une allumeuse. Sophie, en grec, ça veut dire SA-GESSE, et ma copine, elle porte vachement bien son nom ! Et puis, il y a ses PARENTS, je te signale ! Je te signale aussi que c’est EUX qui t’ont appelé, EUX ! Tu comprends que c’est sérieux, ou quoi ? »

– J’ai dit, NON ! La marche, c’est bon pour la santé. Et puis ta tante Julienne, elle attend notre arrivée. Et puis je t’INTERDIS de me parler comme ça ! Non, mais c’est pas possible ! L’adulte, ici, c’est moi ! »

– Mais papa… »

– Non, tais-toi. Je ne veux plus t’entendre. Et tante Agathe, alors ? Et mamie ? Et tante Ambre ? Tu ne les vois jamais. Ton amie, tous les jours. Tu peux faire un effort ! »

Mais faut voir tante Agathe, tante Julienne, et tante Ambre, et leurs foutues patates. Même le ski, maintenant, ça me sort par les yeux. Je VOMIS la montagne ! C’est moche, c’est vide, c’est creux ! Marcher… Tu parles d’une plaie ! Ah… Il était tout sucre avec la mère de Sophie ! Oui, je réfléchirai… C’était tout réfléchi ! Et puis, il ne m’écoute pas, et ma mère, elle ne dit rien. Mais elles me gonflent, les tantes, et puis, je vais m’ennuyer. Y a même pas de boutique dans leur sale trou paumé. Y a même pas de touriste. C’est gris, c’est mort, c’est froid. Elle n’est même pas connue, leur foutue station, là… Et puis, y a l’autre bouseux collant qui est love de moi. Mais je lui ai rien demandé, en plus, à celui là ! Il n’est même pas passable. Puis, j’ai rien à lui dire. Et pour trouver des jeunes, là bas, faut s’accrocher. Et puis, deux mois, c’est long, dans leur foutu chalet. A la fin du séjour, la tété, j’en peux plus, les tantes, j’en peux plus, la mémé, j’en peux plus ! Et puis, leurs paysages, et leurs vaches à la noix, et toujours des patates, MAIS JE VEUX VOIR LA MER, MOI ! mais non, j’ai beau parler, bien sûr, il n’entend rien. L’adulte, ici, c’est moi ! Non, mais il est gonflé ! Comme si j’existais pas ! Toujours à me surveiller… Je ne suis plus en sixième ! Je ne fais jamais ce que je veux ! Marre, MARRE de la montagne ! PLUS QUE MARRE de mon vieux ! Et ma mère qui ne dit rien… Ce qu’elle peut m’énerver ! Il m’avait toujours dit que si j’avais mon brevet… Je lui lance un regard noir. Je cours, et claque la porte de ma chambre. J’appelle :

« Alors ? »

– Mon père, c’est un buté. Je te l’avais bien dit. Mais si tu veux monter… Si tu viens avec moi, tu crois qu’il me lâchera, cette censure de bouseux ? »

– Bah oui, tiens ! Sans problème ! Si tu veux, je jouerai de mon charme naturel et je te le piquerai. Mais je ne veux pas déranger… »

– T’inquiète pas, va. La place, ça manque pas au chalet. Et quand y a de la bouffe, c’est pour un régiment. Par contre, c’est des patates, mais alors tous les jours, bonjour la variété… Et puis, c’est mort, là bas. Mais je vais péter un câble, moi, si tu viens pas ! » – Ma vieille, elle est sortie. Mais attends. Je l’appelle, et je te dis. »

« T’as vu, c’est chiant, la marche. »

– Ouais, mais ton campagnard, il est pas mal du tout. Et puis, toujours, la mer… J’avais jamais vu de vache. Et puis, ça pue pas tant que ça. Et puis, c’est très joli. Allez ! L’année prochaine, tu convaincra ton père. Je ne m’ennuierai pas comme ça. Toujours à voir la mer… »

Sur les barricades

Paris. Mai 68. Nico, un gamin aux cheveux gras sur son visage osseux reçoit un coup de fil de Marcel :

« J’ai un accord super bat’, écoute un peu ! »

Gling. Nico n’est pas convaincu. Ça n’est pas avec les accords pourris de Marcel qu’ils vont devenir les nouveaux Beatles.

« Y a encore du boulot ! Attends : T’es chez toi ? J’arrive. »

Nico sort de chez lui. Prends le métro. Tourne dans une rue, une autre. –

« Alors, il est pas bat’ mon accord ? »

Marcel a cette énorme perruque afro sur la tête, et, la classe, son pantalon scratch à rayures rouges avec son foulard assorti noué en cravate.

« Aussi révolutionnaire que l’aspirateur de ma mère… »

– Moi, je crois qu’il irait bien avec ton texte Mort aux cons. Faudrait juste inventer une mélodie. »

Nico et Marcel discutent musique, puis décident d’aller chercher l’inspiration dans l’impressionnante collection de vinyles de Nico. Ils tournent dans une rue, puis une autre, prennent le métro, et à Bastille…

Ils se retrouvent derrière une rangée de CRS. Il y a foule. Encore une manif. C’est bien beau, les manifs, mais là, les gamins doivent vraiment aller chez Nico. Nico tape à l’épaule d’un CRS :

« Heu… S’cusez-moi, m’sieur, mais mon copain et moi, on voudrait passer. J’habite juste là bas, voyez… »

Le grand CRS chauve se gratte la tête. On dirait un nounours qui vient de se réveiller.

«On va vous laisser passer les jeunes, mais va falloir patienter… »

Nico et Marcel sont un peu perdus, mais bon, ils sont bêtes et disciplinés. Au bout d’un quart d’heure d’attente, Nico refait un essai :

« Heu… M’sieur, j’habite juste là vous savez… »

Mais le nounours semble ailleurs, à présent, tendu, concentré. Et, tout d’un coup, il crie :

« CHARGEZ ! »

Là, Nico et Marcel se rendent compte qu’ils vont se retrouver dans une baston générale, avec bâtons, bombes lacrymos et pavés. Bon sang. Il faut sauver sa peau. On sent déjà monter la vague du grand mouvement de la foule déterminée, les cris de sauvage, les affrontements, la sueur, les cris, la bousculade, la barbarie débridée. Bon sang. Les gamins se regardent, puis courent comme des dératés. Les cheveux de Nico lui fouettent le visage. Il a une allure d’autruche marathonienne dopée. Marcel, toujours la classe, court prudemment en tenant sa perruque, son pantalon à scratch, et son foulard qui risque de tomber. Vite, il faut trouver un abri. Tiens. Une barricade. Nico et Marcel viennent s’y réfugier.

« Vous tombez bien, vous deux, tiens ! » s’exclame un gros militant barbu au gilet en peau de mouton et au regard porcin.

« Faites passer ! »

Sans y rien comprendre, Marcel reçoit dans ses mains un gros pavé, qu’il passe à Nicolas, qui le passe à un autre militant. Pris de court par ce travail à la chaîne improvisé dans la cohue générale, Marcel hurle aux oreilles de Nicolas :

« Qu’est-ce qu’on fout là ? ! »

– Chais pas. La révolution, je crois. »

– Ah. »

Mais ça n’est plus rigolo, tout ça. Des CRS commencent à s’attaquer aux militants qu’il y a de leur coté. En plus, ils n’ont pas l’air commodes du tout, ces militants là. Le gros barbu, tout rouge, hurle :

« FACHOS ! »

Comme si on allait l’égorger. Le truc, c’est que Marcel et Nico n’ont pas envie de mourir, mais alors pas du tout, alors là. Ils ont faim, ils ont la trouille, et ils ont une furieuse envie de rentrer. D’ailleurs, c’est ce que Marcel fait : Il réussit à se carapater jusqu’au métro. Le problème de Nico, c’est qu’il est dans son quartier. Tellement de monde. On peut à peine bouger. Son instinct de survie pousse Nico vers la cime d’un arbre. Jusqu’à cinq heures du matin, il va y rester.

 

 

 

Image de  : Image par<a href= »https://pixabay.com/fr/users/JCamargo-2826093/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=3290394″>José Augusto Camargo</a> de <a href= »https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=3290394″>Pixabay</a&gt;

Venez à moi

Votre vie est un fiasco ? Vous êtes un raté ? Vous n’avez pas de vie amoureuse ? On vous a licencié ? Vous n’avez aucun talent ? Aucun intérêt ? La chance vous tourne le dos ? Et en plus vous êtes laid ? Venez à moi.

Oui, je sais ce que c’est… Non parce que je l’ai vécu, mais parce que mon cœur est rempli de bonté. Oui, je suis bonne, une altruiste, et je comprends vos souffrances, à vous, qui êtes pauvre, seul, maladroit, et laid. Car j’ai un grand pouvoir, oui, un pouvoir immense, le pouvoir de vous deviner, le pouvoir d’alléger vos souffrances, n’ayez pas peur… Ayez confiance… Et ce pouvoir, non, je ne l’utilise pas à des fins personnelles, mais pour vous, imaginez, vous qui êtes insignifiant, vous qui n’êtes rien, vous qui êtes au fond du gouffre et que personne n’a rattrapé, moi, je me mets à votre service, gratuitement, vous entendez ? Oui, je ne suis là que pour vous aider, vous servir, je n’attends rien en retour, je suis la seule à pouvoir vous sauver. Sachez que vous êtes incapable d’y arriver tout seul, mais moi, surhumaine que je suis, je peux transformer votre enfer en paradis, c’est très sérieux, écoutez.

Déjà, vous avez des problèmes financiers, mais si, je sais que vous en avez, et puis vous êtes seul, tout seul, désespérément seul. Il n’y a pas d’amour dans votre vie, c’est à peine si vous avez des amis, d’ailleurs, vous êtes sûr qu’on ne vous veut que du bien ? Réfléchissez…

Moi, par contre, je ne vous veux que du bien, je connais votre Vérité Profonde, et je suis prête à vous la révéler, prête à vous dire pourquoi ça ne va pas, pourquoi vous ratez tout ce que vous entreprenez, pourquoi on ne veut pas de vous, je connais vos forces et vos faiblesses, j’ai la solution à toutes vos difficultés, venez à moi.

Vous avez cliqué ? Parfait. Eh bien laissez moi vous révéler que vous êtes merveilleux, extraordinaire, que vous avez beaucoup de talents cachés. Vous ne le saviez pas ? C’est parce que vous ne m’aviez jamais rencontré. Mais le Destin vous a mené à moi, et bientôt, vous pourrez exercer tous ces dons, tous ces talents, et poursuivre cette vie de délices que vous méritez. Croyez-moi. Suivez-moi. Laissez moi vous guider. Cette année, les astres vous sont favorables, beaucoup d’opportunités vont se présenter à vous, mais sans moi, seriez vous capable de les déceler ? Je ne crois pas. Alors, il faudra que vous me suiviez, que vous me laissiez vous apprendre à vous connaître, vous faire découvrir qui vous êtes. Vous le saviez déjà ? Vous croyez ? Croyez en mon flair. Vous ne le savez pas.

Dans mon immense bonté, je vais vous donner mon chiffre de chance. Il faut que vous suiviez à la lettre les instructions que je vais vous donner. C’est à vous de me suivre ou de laisser tomber, vous comprenez ? La chance ou la malchance, l’amour ou la solitude, l’argent ou la pauvreté, trouver ses talents ou les occulter. Vous et vous seul pouvez choisir entre le bonheur et le malheur, personnellement, je vous conseillerais de choisir le bonheur, c’est à dire, de me choisir en tant que guide personnel, pour bonne fée, je ne veux que votre bien, pourquoi résister ? Très important, je tenais à vous dire : Il faut que vous connaissiez votre thème astral, absolument. Je suis bien sûr capable de vous le révéler. Pour la modique somme de cent euros, je vous offre une étude approfondie de votre personnalité. Imaginez tout ce que ça pourra vous apporter. La cause de tous vos malheurs est que des influences négatives planent autour de vous et vous empêchent d’exercer vos talents, d’avoir de la chance, des amis, l’amour, une bonne santé.

Prenez garde. Il faut vous protéger. Il faut réagir contre le mal qui vous entoure, concentrez-vous. Je suis sûre que vous le sentez. La bonne nouvelle, c’est que je suis là. Que feriez vous sans moi ? Je peux vous aider à détecter vos influences négatives, je peux vous protéger contre elles, je peux mettre toute mon énergie et mes pouvoirs à les combattre, pour vous, vous comprenez ? Parce que vous avez du potentiel pour devenir merveilleux. Pour la modique somme de 55 euros, je vous fais le cadeau de mon talisman personnel, chargé d’eau bénite et d’ondes positives très puissantes, et si vous ajoutez soixante dix euros, je vous offre une photo de moi, une photo que j’aurai chargée au préalable pour vous prémunir contre les attaques de l’extérieur. C’est efficace, vous pensez. Sur la photo, tout de même, c’est moi. Il y a aussi les cours pour développer vos talents, les cours d’astrologie par correspondance, votre horoscope personnel approfondi quotidien, et d’autres merveilleuses surprises qui vous attendent.

Oui, je vous dirai comment vous comporter, comment parler, comment agir, et ces conseils seront toujours judicieux, puisqu’ils viendront de moi. N’hésitez pas. Inscrivez le numéro de votre carte bleue. Venez à moi.

Top Nénette et Flash Neuneuil

« Toooooop Nénette ! »

La super héroïne avait déjà sauvé veuves, orphelins, enfants légitimes et couples mariés de l’immeuble en flammes. Comme d’habitude, elle n’avait pas laissé grand chose d’autre à faire pour sa sœur cadette qui s’était contentée des mâles célibataires.

Bien sûr, comme Flash Neuneuil était plus photogénique, les photographes mitraillaient sans relâche son visage angélique, et les regards des mâles célibataires se concentraient sur l’arqué divin de son super-postérieur, louchant, tant qu’ils y étaient, sur les courbes voluptueuses de son imposante poitrine. Et Flash Neuneuil appréciait d’autant plus qu’elle se donnait du mal, tous les matins, pour arranger l’échancrure parfaite de son super-décolleté.

Top Nénette se re-transforma en Ginette. On chercha partout la super héroïne, puis on laissa tomber.

Flash Neuneuil posa encore un peu, puis regarda sa montre. C’était bien beau, mais il était temps qu’elle redevienne Babette. Elle vola dans un coin sombre, se changea, et se mêla à la foule. Babette se hâta d’aller au bar où elle travaillait. Elle arrivait toujours en retard. Son patron prenait toujours la mouche, puis se radoucissait quand elle enfilait sa tenue de travail. Pourboires contre sourires, sourires contre autre consommation, Babette était incontestablement une bonne serveuse.

Babette entra nonchalamment dans la cuisine, se mouilla le bout des doigts d’eau savonneuse, puis éclaboussa Ginette en lâchant :

« Braquage, pachyderme. » Ginette sourit jaune

– Je te retourne le compliment, soeurette chérie. Son Altesse n’est pas très active quand il n’y a pas de caméra ou de pourboire à la clé. »

– Ce n’est pas de ma faute si je suis plus jolie, mocheté. »

– Et si ma main partait maintenant contre ma volonté ? »

– Tu sais soeurette m’amour, moi aussi j’ai un super crochet du gauche. »

– Souris, soeurette de mon coeur, on est censées aller bosser. »

Les braqueurs en prirent plein la figure. A leur retour, Top Nénette remarqua :

« Méchant est calme ces temps-ci. Je me demande ce qu’il mijote. »

– Il est en prison, non ? »

– Il s’évade toujours, tu sais. »

Méchant s’était bien évadé. Il s’était retiré dans sa planque habituelle, l’hôtel 5 étoiles Duluxe, chambre royale, du goût d’un méchant digne de ce nom. Cette fois-ci, c’est sûr : on ne le traînerait plus jamais en prison. Il avait fait ses courses au Marché des Vilains, et son vendeur de gadget préféré lui avait dégoté une petite merveille : un poison, l’antinénite, qui le débarasserait enfin de ses ennemies jurées. Il diluerait le produit dans les canalisations de Safe City. Ensuite, il ne lui resterait plus qu’à devenir le maître du monde. Mais les super héroïnes veillaient. Il fallait faire diversion.

Ces temps-ci, tous les criminels s’étaient donné le mot pour mener mener la vie dure à Top Nénette et Flash Neuneuil. Sûrement un piège de Méchant, pensait Ginette. Même pas le temps pour mon brushing du matin, pensait Babette. Pour observer Méchant et gérer les criminels déchaînés, il fallait se séparer.

Ginette s’installa à l’hôtel Sansluxe, juste en face de l’hôtel Duluxe, et loua une longue vue à un prix raisonnable. C’était finalement un petit séjour de vacances, d’observer Méchant deviser gaiement dans son jacuzzi privé, en expliquant à son charmant voisin qui glissait sur la rampe d’escalier en disant : « Je vole ! » que la drogue c’était mal.

Méchant mijotait bien quelque chose. Ça se voyait à son petit air satisfait. Pendant ce temps-là, Ginette repeignait les murs de l’hôtel, et apprenait à son autre voisin violent à gérer sa colère.

Lorsqu’elle ne vit plus Méchant dans sa chambre, Ginette fila interroger le réceptionniste de l’hôtel Duluxe :

« M.Méchant m’a dit de dire à ses fans qu’il est très occupé : il est parti aux canalisations de Safe City pour diluer un nouveau poison, se débarrasser de ses ennemies jurées, et devenir le maître du monde. »

Babette ! Elle était en danger ! Il n’y avait qu’une solution pour la sauver.

Dans son studio au fin fond de Safe City, Flash Neuneuil se retransformait en une Babette sur les rotules, à cours d’anti-cernes et de fond de teint. Elle s’effondra toute habillée sur son lit, et piqua une bonne sieste. Après quoi, elle décida qu’elle avait VRAIMENT besoin d’une douche. Elle tourna le robinet d’eau chaude… Était-ce normal, cette fumée verte qui s’échappait du robinet ? Mais elle avait VRAIMENT besoin d’une douche, donc elle avança prudemment un orteil, et… Plus d’eau ! Babette en pleurait de rage. ON AVAIT COUPÉ L’EAU !

« Soeurette, Méchant à empoisonné l’eau. Trouve l’antidote pendant que je lui botte les fesses. Après, tu pourras te doucher. »

Une Flash Neuneuil hors d’elle traumatisa le vendeur de gadgets préférés de Méchant avec ses yeux lanceurs d’éclairs. Il lui procura l’antidote sans discuter.

Pendant que Top Nénette bottait les fesses de Méchant, Flash Neuneuil versa l’hypernénite dans l’eau antinénitée, et vola en toute hâte prendre une douche éclair. Elle avait un décolleté à ajuster, et des photographes à satisfaire.

 

 

 

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Pauvre Lulule !

Un jour comme tous les autres jours, Lulule Tatimagie ouvrit les yeux. Au bout de cinq minutes – Elle n’était pas patiente – elle se leva d’un coup, écarta les rideaux de son lit de sorcière, et elle s’exclama :

« Couché, vilain soleil ! Couché, j’ai dit ! Couché ! Mais tu n’as donc pas fini de me tourmenter ?! »

Et là, comble du comble, plus comble que le comble, les oiseaux se mirent à chanter. Elle avait une voix étrange une voix qu’elle connaissait…

« Nom d’un chaudron magique ! Bon sang, mais c’est bien sûr ! »

Sa voix ressemblait à celle de ces princesses horripilantes avec leurs rêves d’amour stupides et leurs yeux bleus niais. Ça la rendait furieuse ! Alors, elle hurla :

« Nom d’un sac à balais ! Qui m’a ensorcelée ? »

Encore cette voix affreuse… Alors, toute inquiétée, elle regarda sa chambre. Ce n’était pas sa chambre, mais bien une autre chambre, une chambre qu’elle connaissait. Elle sortit de ses gongs, marmonna des formules, s’acharna, rien n’y fit. Pauvre, pauvre Lulule ! Les toiles d’araignée étaient toiles de maître, la lucarne à barreaux une grande fenêtre, et tout ce bleu ! Ce blanc ! Ce rose ! Ces couleurs ! Et d’où venaient ces fleurs ? Et d’où ce tapis blanc ? Elle cria encore :

« Patte de lapin ! Chanteclair ! Venez à moi en un éclair ! »

Rien à faire ! Tout était…

« Bénéfique ! Voilà le mot que je cherchais ! Quelle horrible surprise ! »

Et en disant ces mots, un chat mignon tout blanc vint tout contre sa jambe en faisant des ron-rons. Quel fut son désarroi ! Elle pensa :

« Pauvre moi ! Est-ce donc un cauchemar ? »

Elle ne pouvait changer ! Disparus, ses pouvoirs ! N’avait-on pas pitié ?

« Oh destinée si noire… »

Le coeur rempli de crainte, elle se dirigea vers la glace, et se vit : cheveux blonds, regard niais ! Oh rage, oh désespoir ! Et le bal endiablé de Dracula ce soir ? Et son beau Mariage avec l’oncle Fétide ? Et les pleurs des enfants ?

« Où sont passées mes rides ? »

Elle était belle, hélas. Belle comme une princesse.

« Il faut ! Il faut ! » – dit-elle –

« Il faut que cela cesse ! »

Et horreur des horreurs, un beau Prince Charmant entra, et l’embrassa ! Dit :

« Quels sont vos tourments ? Mon amour ! Mon soleil ! Votre peau est si douce ! Et vous traits sont si fins ! Et je n’aime que vous ! »

-Lâche moi, à la fin ! Lâche moi, je te dis ! Je suis une sorcière ! Mais non ! Je t’interdis ! »

Et le prince bavait, la tenait, sussurait. C’était insupportable, c’était inacceptable. C’était… c’était vraiment pleins d’autres mots en « able ». Et elle l’insultait. Et il lui répétait :

« Vos mots me sont si doux ! Ma rose a peau de lys ! Faisons de beaux enfants ! »

-À moi ! Par quelle malice m’a-t-on joué ce tour ? Tu feras moins le fier, quand je te rotirai ! Et je te mangerai avec des andouillettes ! Je donnerai tes restes à mon horrible chouette ! »

-Oh chérie ! Oh trésor ! Au soleil de mes jours ! »

Il l’embrassait encore et lui parlait d’amour. Elle mordit le Prince pour s’en débarrasser. Il ne s’arrêtait pas.

« Cesse de m’embrasser ! Horrible caca d’oie ! »

Elle crispa les doigts, et dans un hurlement strident, désespéré, se réveilla enfin. C’était inespéré !

Du noir ! Enfin du noir ! Poussière et mauvais goût ! Chanteclair croassait un air sur les égouts, Patte-de-Lapin le chat chassait d’un air méchant, les hiboux hululaient des airs très alléchants, enfin minuit sonnait ! Les coups étaient donnés. Elle soupira d’aise et s’habilla de noir, pour préparer l’horrible party au manoir.

 

 

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Les sucrettes

« Dis donc, madame Disieu, vous en avez, vous, des nouvelles de madame Petsec? »

– Bah quand on cause pas, on cause pas… »

– Non mais je veux dire : vous l’avez vue ? »

– Pas ces jours ci. »

– Elle irait pas acheter son pain aux concurrents, dites moi ? »

– Ah bah ça… »

Madame Disieu alla de ce pas raconter la nouvelle à madame Sanvoi qui le répéta à son tour à madame Lecoute : madame Petsec avait déserté la boulangerie de madame Poinpoin. Quelle honte, tout de même : Lucette faisait un si bon pain.

Comme à son habitude, monsieur Dumou faisait sa tournée. Il pédalait à toutes jambes. C’était l’heure du déjeuner. Un détail l’intriga ce matin-là : madame Petsec n’avait pas ramassé son courrier. Elle ne pouvait pas avoir déserté. Pas juste avant le concours de courgettes auquel elle participait.

Au Durochette café, on causa, ce soir là. Monsieur Cochon ne lui avait pas servi ses entrecôtes préférées, Tess la caissière ne l’avait pas vue au Baprix, et Lola ne lui avait pas servi sa verveine, aujourd’hui. Fallait faire quelque chose. Ça n’avait pas l’air de trop bien aller. On demanda à la grande Simon d’enfoncer la porte. La grande Simon s’écrasa deux trois grands coups, puis la porte s’ouvrit. C’est dans le jardin que madame Disieu découvrit le corps sans vie de madame Petsec. Assassinée avec sa courgette de concours. On ne fit ni une ni deux : on courut prévenir monsieur Lasieste au commissariat.

Le commissaire Lasieste et l’inspecteur Loignon relevèrent les empruntes. Le légiste, docteur Trifouillis commença l’autopsie. Bien sûr, tout le monde était bon pour le commissariat.

« Oh, la Petsec, y a pas grand monde qui la portait dans son coeur… »

– Mais tout d’même, un meurtre, c’est un meurtre, y a pas… »

– Mais non qu’on la connaissait pas ! Quand on cause pas, on cause pas ! »

On les remercia. On se concerta. Madame Disieu n’avait pas un profil de meurtrière. Avec ses spaghettis à la place des bras. La grande Simon correspondait plus. Elle avait un profil d’agitateur, cette femme la.

« Un chewing-gum ? » proposa le commissaire Lasieste à l’inspecteur Loignon.

Une semaine plus tard, on vint chez les Simon interroger la grande. Gertrude Simon n’était ni avec les petits, ni avec Amande, son ado de fille, ni avec son mari, parti à un concours canin avec leurs pit bulls jumeaux. Elle n’avait pas d’alibi.

Grâce aux bons soins de madame Disieu, madame Sanvoi, et madame Lecoute, la nouvelle fit le tour du village. La grande Simon était présumée innocente au commissariat de Durochette-la-colline. Une camionneuse haltérophile, ça filait forcément un mauvais coton à un moment donné. A part ça, elle devait sûrement avoir ses qualités.

L’héritière de la victime arriva, affublée de son ingénieur en aéronautique de mari, et de Claire, sa hippie de fille.

Les trois ados, Claire Petsec-Foutraque, Amande Simon, et Cassandre Loignon, s’étaient rencontrées au commissariat du village. Elles avaient pour point commun de détester le groupe « les Salades » et leur tube les choux, ça donne la patate. Et elles formeraient un groupe de rock qu’elles nommeraient « les Sucrettes ». C’était décidé. Cassandre Loignon s’était renseignée, et quelque chose la chiffonnait : le docteur Triffouillis avait révélé qu’on n’avait pas assassiné madame Petsec dans son jardin, à l’autopsie. Le jardinier de la victime confirmait cette hypothèse : madame Petsec n’allait jamais s’occuper de sa courgette de concours sans s’habiller en conséquence. Le chemisier en soie et les chaussures propres n’étaient pas de circonstance. On avait arraché sa courgette géante, on s’était introduit dans la maison pour la tuer, et on l’avait traînée dans le jardin. Ensuite, on avait pris le temps de nettoyer les sols pleins de terre, et d’effacer les empreintes.

« Pas le style de maman. » confirmait Amande Simon.

Ce ne fut pas bien difficile de convaincre Claire Petsec-Foutraque de fouiner partout dans la maison de sa mère-grand. Claire dut se faufiler dans la chambre de la défunte, et forcer le tiroir interdit. C’était le tiroir des combats associatifs de mère-grand : la Ligue Ville Propre, le Mouvement des Ennemis des Animaux Domestiques, l’Association pour la Réintégration des Sévices Corporels à l’École, et les Guerriers de la Dent, contre le sucre et en particulier contre les bonbons.

« Sympa, ta mamie. » fit remarquer Amande.

Elles discutaient de l’affaire au Durochette café autour d’un coca, quand elles entendirent la nouvelle : Madame Disieu avait dit à madame Sanvoi qui avait dit à madame Lécoute que Laitue, le chanteur vedette du groupe « les salades », avait été assassiné. Une tragédie. Leur tube les choux ça donne la patate passait en boucle sur Durochette FM.

« Nom d’une vache folle ! »

– Nom d’un VTT ! »

– Nom d’une boîte de sardines en solde ! »

– Nom d’une petite mousse ! »

– Ah bah y causera pu, çui là… »

– Un chewing-gum ? » proposa le commissaire Lasieste à la ronde.

On relacha la grande Simon. Cassandre Loignon réfléchit a voix haute :

« Eh, c’est chelou. « Les Salades » avaient forcément un point commun avec la mère Petsec, du coup. »

Il fallait faire sa petite enquête chez « les Salades » pour en avoir le coeur net. Cette fois, c’était à Amande Simon de s’y coller.

C’est ce qu’elle fit après avoir prétexté un passage par les toilettes. Pendant ce temps la, Claire baratinait les membres du groupe en improvisant un monologue sur la musique et les vertus de ses légumes préférés. Dans les papiers d’Eugène Carie dit « Laitue », Amande trouva, au milieu de contrats pour la promotion des fruits et légumes frais, une invitation en tant que membre d’honneur à une des réunions des Guerriers de la Dent. La réunion avait pour ordre du jour le lancement d’une grande campagne anti chewing-gum.

« Merde, maman!… » s’exclama Amande.

La grande Simon faisait elle aussi partie des Guerriers de la Dent, elle aussi avait une dents contre les chewing-gum, justement. Et elle avait décidé d’allier jardinage et haltérophilie en participant au concours de courgettes. Elle était sûrement la prochaine sur la liste.

« Papa ! Faut aller chez la grande Simon d’urgence ! » criait Cassandre en courant dans tous les sens chez monsieur Loignon.

On prit le coupable sur le fait, avec sa mini hache à courgettes. Enfin assez sur le fait pour que nul doute ne soit possible, pas assez pour que les pit bulls jumeaux de la grande Simon ne lui épargnent la jambe.

Dans l’appartement du commissaire Lasieste, on découvrit des photos des Guerriers de la Dent sur un mur dont celles des victimes barrées, et une impressionnante collection de chewing-gum a la fraise, religieusement emballé. Il fut écroué.

Comme tous les ans, « les salades » gagnèrent le concours de courgettes. Leur nouveau chanteur fut baptisé Courgette en hommage à leur leader décédé.

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