Les sucrettes

« Dis donc, madame Disieu, vous en avez, vous, des nouvelles de madame Petsec? »

– Bah quand on cause pas, on cause pas… »

– Non mais je veux dire : vous l’avez vue ? »

– Pas ces jours ci. »

– Elle irait pas acheter son pain aux concurrents, dites moi ? »

– Ah bah ça… »

Madame Disieu alla de ce pas raconter la nouvelle à madame Sanvoi qui le répéta à son tour à madame Lecoute : madame Petsec avait déserté la boulangerie de madame Poinpoin. Quelle honte, tout de même : Lucette faisait un si bon pain.

Comme à son habitude, monsieur Dumou faisait sa tournée. Il pédalait à toutes jambes. C’était l’heure du déjeuner. Un détail l’intriga ce matin-là : madame Petsec n’avait pas ramassé son courrier. Elle ne pouvait pas avoir déserté. Pas juste avant le concours de courgettes auquel elle participait.

Au Durochette café, on causa, ce soir là. Monsieur Cochon ne lui avait pas servi ses entrecôtes préférées, Tess la caissière ne l’avait pas vue au Baprix, et Lola ne lui avait pas servi sa verveine, aujourd’hui. Fallait faire quelque chose. Ça n’avait pas l’air de trop bien aller. On demanda à la grande Simon d’enfoncer la porte. La grande Simon s’écrasa deux trois grands coups, puis la porte s’ouvrit. C’est dans le jardin que madame Disieu découvrit le corps sans vie de madame Petsec. Assassinée avec sa courgette de concours. On ne fit ni une ni deux : on courut prévenir monsieur Lasieste au commissariat.

Le commissaire Lasieste et l’inspecteur Loignon relevèrent les empruntes. Le légiste, docteur Trifouillis commença l’autopsie. Bien sûr, tout le monde était bon pour le commissariat.

« Oh, la Petsec, y a pas grand monde qui la portait dans son coeur… »

– Mais tout d’même, un meurtre, c’est un meurtre, y a pas… »

– Mais non qu’on la connaissait pas ! Quand on cause pas, on cause pas ! »

On les remercia. On se concerta. Madame Disieu n’avait pas un profil de meurtrière. Avec ses spaghettis à la place des bras. La grande Simon correspondait plus. Elle avait un profil d’agitateur, cette femme la.

« Un chewing-gum ? » proposa le commissaire Lasieste à l’inspecteur Loignon.

Une semaine plus tard, on vint chez les Simon interroger la grande. Gertrude Simon n’était ni avec les petits, ni avec Amande, son ado de fille, ni avec son mari, parti à un concours canin avec leurs pit bulls jumeaux. Elle n’avait pas d’alibi.

Grâce aux bons soins de madame Disieu, madame Sanvoi, et madame Lecoute, la nouvelle fit le tour du village. La grande Simon était présumée innocente au commissariat de Durochette-la-colline. Une camionneuse haltérophile, ça filait forcément un mauvais coton à un moment donné. A part ça, elle devait sûrement avoir ses qualités.

L’héritière de la victime arriva, affublée de son ingénieur en aéronautique de mari, et de Claire, sa hippie de fille.

Les trois ados, Claire Petsec-Foutraque, Amande Simon, et Cassandre Loignon, s’étaient rencontrées au commissariat du village. Elles avaient pour point commun de détester le groupe « les Salades » et leur tube les choux, ça donne la patate. Et elles formeraient un groupe de rock qu’elles nommeraient « les Sucrettes ». C’était décidé. Cassandre Loignon s’était renseignée, et quelque chose la chiffonnait : le docteur Triffouillis avait révélé qu’on n’avait pas assassiné madame Petsec dans son jardin, à l’autopsie. Le jardinier de la victime confirmait cette hypothèse : madame Petsec n’allait jamais s’occuper de sa courgette de concours sans s’habiller en conséquence. Le chemisier en soie et les chaussures propres n’étaient pas de circonstance. On avait arraché sa courgette géante, on s’était introduit dans la maison pour la tuer, et on l’avait traînée dans le jardin. Ensuite, on avait pris le temps de nettoyer les sols pleins de terre, et d’effacer les empreintes.

« Pas le style de maman. » confirmait Amande Simon.

Ce ne fut pas bien difficile de convaincre Claire Petsec-Foutraque de fouiner partout dans la maison de sa mère-grand. Claire dut se faufiler dans la chambre de la défunte, et forcer le tiroir interdit. C’était le tiroir des combats associatifs de mère-grand : la Ligue Ville Propre, le Mouvement des Ennemis des Animaux Domestiques, l’Association pour la Réintégration des Sévices Corporels à l’École, et les Guerriers de la Dent, contre le sucre et en particulier contre les bonbons.

« Sympa, ta mamie. » fit remarquer Amande.

Elles discutaient de l’affaire au Durochette café autour d’un coca, quand elles entendirent la nouvelle : Madame Disieu avait dit à madame Sanvoi qui avait dit à madame Lécoute que Laitue, le chanteur vedette du groupe « les salades », avait été assassiné. Une tragédie. Leur tube les choux ça donne la patate passait en boucle sur Durochette FM.

« Nom d’une vache folle ! »

– Nom d’un VTT ! »

– Nom d’une boîte de sardines en solde ! »

– Nom d’une petite mousse ! »

– Ah bah y causera pu, çui là… »

– Un chewing-gum ? » proposa le commissaire Lasieste à la ronde.

On relacha la grande Simon. Cassandre Loignon réfléchit a voix haute :

« Eh, c’est chelou. « Les Salades » avaient forcément un point commun avec la mère Petsec, du coup. »

Il fallait faire sa petite enquête chez « les Salades » pour en avoir le coeur net. Cette fois, c’était à Amande Simon de s’y coller.

C’est ce qu’elle fit après avoir prétexté un passage par les toilettes. Pendant ce temps la, Claire baratinait les membres du groupe en improvisant un monologue sur la musique et les vertus de ses légumes préférés. Dans les papiers d’Eugène Carie dit « Laitue », Amande trouva, au milieu de contrats pour la promotion des fruits et légumes frais, une invitation en tant que membre d’honneur à une des réunions des Guerriers de la Dent. La réunion avait pour ordre du jour le lancement d’une grande campagne anti chewing-gum.

« Merde, maman!… » s’exclama Amande.

La grande Simon faisait elle aussi partie des Guerriers de la Dent, elle aussi avait une dents contre les chewing-gum, justement. Et elle avait décidé d’allier jardinage et haltérophilie en participant au concours de courgettes. Elle était sûrement la prochaine sur la liste.

« Papa ! Faut aller chez la grande Simon d’urgence ! » criait Cassandre en courant dans tous les sens chez monsieur Loignon.

On prit le coupable sur le fait, avec sa mini hache à courgettes. Enfin assez sur le fait pour que nul doute ne soit possible, pas assez pour que les pit bulls jumeaux de la grande Simon ne lui épargnent la jambe.

Dans l’appartement du commissaire Lasieste, on découvrit des photos des Guerriers de la Dent sur un mur dont celles des victimes barrées, et une impressionnante collection de chewing-gum a la fraise, religieusement emballé. Il fut écroué.

Comme tous les ans, « les salades » gagnèrent le concours de courgettes. Leur nouveau chanteur fut baptisé Courgette en hommage à leur leader décédé.

image de : Image par<a href= »https://pixabay.com/fr/users/Pexels-2286921/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=1869941″>Pexels</a&gt; de <a href= »https://pixabay.com/fr/?utm_source=link-attribution&amp;utm_medium=referral&amp;utm_campaign=image&amp;utm_content=1869941″>Pixabay</a&gt;