Dans la Myriade Enchantée, chaque village avait ses trois Bulles : la Bulle métaphysique blanche, la Bulle politique noire et rouge, et la Bulle de justice, transparente, en général. Dans le Village des Colombes, dans la Bulle centrale du grand château de verre, un procès avait lieu. Sa Transparence, le grand juge du village, avait revêtu une invisibilité de circonstance. Les maîtres Chéréson et Tator avaient préparé leurs arguments. Les témoins s’étaient pomponnés pour l’occasion. On avait déployé le tapis infra-rouge pour les invitées d’honneur, des personnalités universellement connues en tournée pour la campagne électorale de la Reine des Princesses. Solennellement, tous avaient prit place.
« Accusé Wouf, à la barre, s’il vous plait. »
L’accusé Wouf fit un pas en avant, et se cogna le nez contre la barre de verre. Les jurés, Mia, Mieu, Myi, Mio, Miu, et Myigrec, se toilettaient en coeur avec leur patte, et ajustaient leur monocle sur leur nez.
« Vous êtes accusé d’avoir commis un acte d’une extrême violence sur la personne de l’innocent petit chat Miou, en le mordant derrière les oreilles. La victime réclame réparation pour sa terrible blessure, que l’expertise a révélé faire au moins 2 millimètres de longueur, un millimètre et demi de large, et atteindre au moins la profondeur d’un quart de millimètre. »
– Myi ! Myi ! » s’écrièrent les jurés indignés :
– Miéchant Wouf ! Miettez-le au cachot ! »
Le fait était qu’on ne pouvait pas contredire une expertise formelle au miroir magique. Il y avait bien eu morsure. Les dommages causés à Miou étaient indéniables. Maître Chéréson prit une grande inspiration, et dit d’un souffle :
« Votre Transparence, messieurs les jurés, l’accusé Wouf, de la race CANINE, avait AVANT cet incident terrible certaines tendances à l’agressivité. J’en veux pour preuve l’OS, pièce à conviction de 5 centimètres de longueur et d’un de large que nous avons trouvé dans la forêt du château de son maître. »
– Myi ! Myi ! Myisérable ! » s’écrièrent les jurés.
« DE PLUS, au risque de décourager mon… Hum hum… CONFRÈRE, je tiens à souligner que l’accusé en question a pour cousins éloignés une espèce qui nous donne à tous la chair de poule : LES LOUPS, Votre Transparence et messieurs les jurés. Vous avez bien entendu : monsieur Wouf ici présent à pour relation, que dis-je pour FAMILLE, les plus redoutables créatures de notre juridiction. »
– Myiiiiiiiiii… »
Les jurés hérissaient les poils d’horreur. On eut dit la pièce remplie d’électricité statique. L’accusé Wouf, qui avait un très bon odorat, sentait très mal cette affaire. Maître Tator s’exclama :
« OBJECTION, Votre Transparence ! Maître Chéréson, mon hum hum… confrère à TORT, si je puis dire, de violer par ses propos l’article 4 milliards de la section hirondelle du Grand livre des Bulles. L’article en question, si je ne m’abuse, interdit toute discrimination espéciale dans la Myriade Enchantée. De plus, je tiens à souligner que les loups sont des cousins ÉLOIGNÉS de mon client. J’en veux pour preuve le fait qu’il ait été DOMESTIQUÉ par un prince de bonne réputation. J’appelle le prince Rayonnance à la barre. »
Rayonnance fit un portrait des plus flatteurs de son chien Wouf : non, il n’avait jamais eu de problème avec ce chien. Il était de bonne compagnie, correctement docile, malgré quelques écarts de gourmandise, d’où l’os du jardin, supposait-il, mais il n’avait plus à le réprimander pour autre chose. Wouf était un bon chien, un anti loup, un agneau, pour ainsi dire.
Maître Tator était satisfait. Il s’appliqua ensuite à dresser un portrait des plus défavorables de la victime, portrait qui fut copieusement hué par les jurés.
Maître Chéréson rappela à l’audience que le pauvre Miou était la victime de cette violence sauvage et non l’accusé dans cette affaire. Puis, il appela Cruella Denfer à la barre, une honnête commerçante de l’industrie textile du village des Colombes, qui dénia le portrait infâme que l’on faisait de son petit Miou, innocente victime de la barbarie de ce Wouf sans coeur. Elle parla en termes élogieux de son petit Miou, et affirma avoir vu de ses yeux le forfait terrible, ce à quoi les jurés ne purent s’empêcher de s’écrier :
« Myisérable ! Punissez-le comme il le miérite ! »
Sa Transparence jugea que ni les dires de Rayonnance ni ceux de Cruella n’étaient impartiaux. Il demanda l’avis suprême des invitées d’honneur.
Cendrillon se leva bien vite, se mit devant l’audience, et soupira avec emphase :
« Pauvre petit Miou ! »
Ce après quoi elle s’évanouit pour montrer l’intérêt qu’elle portait à l’affaire. On se précipita sur le corps inanimé de Sa Grâce Fragile, et on la porta dans un coin pour l’éventer.
Puis, Blanche Neige se leva et se mit devant l’audience à son tour. Elle aurait bien voulu défendre Miou, mais la place était déjà prise. Elle examina la blessure, et dit doucement :
« En tout cas, ce n’est pas une morsure d’animal sauvage. Je puis vous me dire avec certitude car j’excellais dans le cours d’élite comment vivre au milieu de la forêt sans se faire agresser par les animaux sauvages. Ma… Hum hum… Consoeur ici présente n’a suivi que le cours comment rester humble et digne avec une belle-mère et des belles soeurs maléfiques... »
Cendrillon se réveilla d’un coup, et dit de sa voix claire :
« D’ailleurs, si vous votez pour moi à l’élection de la Reine des Princesses, le divorce sera bientôt instauré dans Cendrillonland, Blancheneigeland, et bientôt dans toute la juridiction. »
– Blancheneigeland est MA métropolis, espèce de pomme venimeuse ! » s’insurgea Blanche Neige.
– Votez pour moi ! Pas pour cette usurpatrice ! »
– Tu veux que j’te balance ma chaussure de verre dans la figure ?! »
– Viens ! Viens te battre ! J’te prends maintenant, là, quand tu veux ! »
Blanche Neige crêppa littéralement le chignon de Cendrillon, Cendrillon arracha sans ménagement le beau ruban de satin rouge de Blanche Neige. Elles se roulèrent par terre dans la cohue générale, se tirant les cheveux, se griffant, se mordant, s’arrachant mutuellement leurs jolies robes très chères, tant et si bien, que sa Transparence dût intervenir, et les faire traîner de force au catch dans la boue-pas-trop-sale pour princesses qui était prévu pour ce genre d’incident malheureusement fréquent. La moitié de l’audience partit pour les voir se battre.
Après les lumières apportées par Ses Grâces Fragiles, les jurés décidèrent que Wouf était coupable. Sa Transparence allait trancher, lorsque maître Tator usa de son truc de dernière minute qui marchait malheureusement peu souvent : il attrappa un pan de la blessure a l’oreille de la victime, et… Il se trouva que cette fois, il avait raison : la blessure était fausse. Lorsqu’on se tourna vers le miroir magique, il répondit :
« Vous m’avez demandé les dimensions de la blessure, pas si c’était de la peau ou du plastique… »
On passa bientôt à l’affaire de madame l’Oie, qui niait avoir des dettes de jeu. Veaux, vaches, cochons, et poulets entrèrent dans la salle.









