Fermez les yeux. Faites une bulle. Ce n’est pas une bulle de savon qui éclate au moindre vent. Ce n’est pas non plus une bulle de chewing-gum qui peut se rouler en boule en vous collant. Faites une bulle, tout ce qu’il y a de plus propre, tout ce qu’il y a de plus sec, et installez-vous confortablement. Ah. J’oubliais : il faut qu’elle soit assez grande pour vous contenir, cette bulle. Ce n’est pas une bulle pour votre sac à main. Ce n’est pas une bulle pour votre tablette. Et de grâce, n’allez pas y enfermer votre chien. C’est comme une bulle d’oxygène, si vous voulez. Mais en mieux : en indestructible, insonorisé. Cette bulle est à vous. Personne ne peut y pénétrer.
Bon. Vous êtes prêt ? On se concentre. Oui, oui. Vous êtes dans le RER. Le trafic est interrompu. Vous êtes collé contre la vitre. Le passager derrière vous a un sac à dos qui est possiblement un sac de randonnée. Oui, il y a aussi une dame, quelque part, qui essaye de calmer un enfant qui hurle. Eh bien, justement ! C’est le moment de la créer, cette bulle. Un petit effort, que diable ! On ferme les yeux, et mentalement, on tend le doigt. L’index, d’accord ? La situation n’est pas une excuse pour avoir l’esprit mal placé. L’index, donc, est le doigt que vous tendez. C’est simple, en fait. Index tendu devant vous, vous tracez une ligne courbe, comme si vous aviez une craie. C’est vrai. Il faut reconnaitre que vous êtes un peu confiné. Imaginez une craie, alors. Elle se déplace toute seule, juste au niveau de votre nez. Elle part de la gauche et va vers la droite. Là, elle rase le cou du porteur de sac de randonnée. Elle continue jusqu’à ce que la courbe soit bien fermée. Insistez bien sur ses contours, que les parois de votre bulle ne laissent rien passer. Normalement, la courbe devenue cercle prend une troisième dimension. Comment ça, ça ne marche pas ? On s’applique ! Concentration ! Votre bulle n’englobe que vous. Rien ne peut vous atteindre. Vous êtes calme, et apaisé.
La lumière du RER vient de s’éteindre, et l’alarme sonne sans qu’il ne se passe rien. Le monsieur au sac de rando s’écrase littéralement contre vos omoplates. Vous pourriez faire un inventaire de ses affaires. L’enfant hurle toujours. Et voilà que votre bulle apparaît et disparait aussitôt, éclatée par toutes ces distractions. Vous n’êtes pas assez entrainé. Essayons de trouver une autre solution.
Vous êtes au Machu-Pichu. C’est un volcan, pas un Pokemon. Au Machu-Pichu, donc. Vous êtes au sommet. Vous voyez, le fonds du cratère plein de lave, comme il bouillonne. C’est comme dans le Seigneur des Anneaux, c’est vrai. Oui, vous pouvez choisir le Mordor si vous voulez. Enfin, vous êtes au-dessus d’un puits de lave incandescente, bouillonnante. Vous êtes sûr de ne pas vouloir être au Machu-Pichu ? Bon, bon. C’est vous le client, après tout. Le Mordor, donc. Jetez un petit coup d’œil mental à votre rame de métro. Vous voyez, le mioche qui hurle ? Vous le voyez ? VLAN ! Vous pouvez l’y balancer ! Le randonneur qui vous colle ? On commence par les chaussures à crampon qui écrasent vos talons. VLAN ! Vous les voyez fondre, avant de couler ? Le sac à dos, maintenant ! VLAN ! Ça a l’air increvable, ces machins, mais ça ne peut pas résister à la lave d’un volcan. Hop ! Hop ! Le bonhomme ! VLAN ! On l’entend hurler : « AAAAAAAAAAAAAAAGH ! » alors qu’il plonge dans la lave bouillonnante. Qui d’autre ? Qui n’en veut ? La dame qui râle, là-bas, au fond ! VLAN !
Vous avez compris le principe. Quand vous aurez fini de vous occuper des gens de la rame, vous pourrez balancer les passagers agglutinés sur le quai qui s’apprêtent à déclencher un pugilat. Vous pourrez étendre aux agents de la RATP. Vous pourrez également balancer leurs caténaires défectueuses. Et ce soir, vous n’hésiterez pas à pousser votre conjoint dans le Mordor s’il ose râler parce que vous êtes en retard pour le dîner.