Rosaline devait se traîner son boulet de petite sœur toute l’après-midi. C’était long, une après-midi avec Marielle. Pourtant, douze ans, c’était le bon age, normalement. On commençait à s’intéresser aux garçons, à avoir du goût, parfois même à fumer, à grandir, quoi. Mais non. Marielle en était toujours au stade biberon. Un vrai bébé, obsédée par les contes de fée. Elles se mirent en chemin pour le bois d’à côté, près du lac, et s’assirent sur leur banc préféré.
Rosaline sortit un de ses Fashion Magazine, juste avant la rubrique potins. Elle posait les yeux sur le compte rendu des journalistes intitulé « les stars les plus mal habillées », quand…
« Salut ! Qu’est ce que tu fais la, Rosaline ? »
C’était Olivier, un des garçons les plus mignons de sa classe, qui se souvenait de son prénom, et qui lui parlait.
« Et toi ? »
Il tira sur une espèce de laisse. Une sorte de boule de poils blancs trottina devant lui.
« Pixi. Le chien de ma belle mère. Je dois le promener. Et toi ? Qu’est ce que tu fais ? »
-Pareil. Avec ma sœur. »
-Sauf que sa sœur est un être humain. » ajouta Marielle vexée en relevant la tête de son bouquin.
A ses mots, Pixi fut saisit d’un enthousiasme déplacé, et s’élança dans les fourrés. Avant que son maître ait le temps de dire ouaf, le petit chien blanc à la pelure de mouton avait disparu avec sa laisse.
« Merde ! Saloperie de chien ! Je vais me faire engueuler ! » s’écria Olivier.
-On s’en occupe ! » décida Rosaline en tirant violemment sa sœur par le bras. Et elles s’éloignèrent à leur tour dans la forêt qui s’épaississait. Devant, pas très loin, on pouvait voir cet imbécile de chien qui jappait et aboyait bruyamment en courant, ce qui en langage chien devait signifier : « Liberté ! » À un moment donné, il disparut, et il fut impossible de le retrouver.
« Ah bah bravo ! C’est malin ! » grogna Marielle complètement essoufflée.
– On va le retrouver, ce fichu chien ! »
Rosaline s’assit sur une souche d’arbre pour réfléchir, et Marielle s’assit sur la même souche d’arbre pour bouder. Soudain, elle poussa des cris :
« Oh ! Des fées ! »
Il n’y avait vraiment pas de quoi hurler. A quelques pas de la souche, des pierres posées en rond sur la mousse. Rien de plus sans intérêt.
« Et voilà… Ma soeur se met à disjoncter ! »
-Tu comprends pas. »
-Si, je comprends très bien : ces histoires à dormir debout te déconnectent complètement de la réalité. Réveille toi, ma vieille ! T’as douze ans. Faudrait que tu penses à être un peu normale, maintenant. »
Comme elle disait ces mots, un lapin affublé d’un chapeau haut de forme, d’un monocle, et d’un veston démodé, passa devant elles, et s’arrêta, essoufflé :
« Excusez-moi, mesdemoiselles. »dit-il avec un accent so british prononcé :
-Mais si une petite fille passe par là et me demande, je vous serais obligé de lui indiquer la direction opposée. »
Et il repartit. Pendant que Marielle, interloquée, interpelait le lapin, il répondit :
« Pas le temps ! Je suis en retard, vous voyez ! »
Rosaline se grattait la tête. Bon, là, quelque chose n’allait pas. Elle eût à peine le temps de se remettre de ses émotions. Une petite fille blonde d’à peine six ans suivit, armée d’un énorme bazzoka :
« MONSIEUR LAPIN ! Ma patience a des limites, je vous conseille vivement de coopérer ! »
Puis, de sa voix stridente, en regardant Rosaline et Marielle :
« Bien, mes mignonnes. Moi, c’est Alice. Je veux savoir par où Monsieur Lapin est passé, et et vous, vous avez intérêt à ne pas me mettre sur une fausse piste. »
Rosaline se grattait toujours la tête en silence. C’est Marielle qui finit par parler :
« Tu vas encore douter de ma santé mentale, mais j’ai cru voir un lapin qui parle… »
« Perdues ? » dit une voix lointaine.
-On dirait. » dit une voix dans les environs.
-Qu’est-ce que vous faites là ? » dit une voix près de l’oreille de Marielle.
-Oh ! Des fées ! Des fées pour de vrai ! » cria Marielle surexcitée. Il y en avait trois.
-Je crois pas aux fées. »
-Attention ! Tu vas les tuer ! »
-Faut pas croire tout ce qu’on dit à la télé. » dit la première fée.
-Perdues ? » dit la deuxième.
-Bah ça se voit. Elles sont complètement à la masse, celles-là. » dit la troisième.
Rosaline se disait :
« C’est un cauchemar. je vais finir par me réveiller »
« On courait après un petit chien blanc. » expliqua Marielle. Les fées commentèrent :
-Méfiez-vous de ce qui est petit et blanc. Alice et son lapin, Neo dans la matrice. Les animaux blancs, c’est des problèmes, voyez. »
-Très mauvais. »
-Drôle d’espèce, les lapins blancs. »
-Pas nette. »
-N’empêche, qu’Alice est siphonnée. »
Comme en guise de réponse, Pixi réapparut, toujours aussi surexcité.
« Saloperie ! Je t’aurai ! »s’écria Rosaline en tirant Marielle par la main. Elles repartirent à la poursuite du petit chien. Elles perdirent encore sa trace.
« Chiasse ! La prochaine fois, je l’attrape et je l’étrangle ! Il ne m’échappera pas ! »
Tout d’un coup, elle s’arrêta. Une maison en bois. Enfin de la civilisation. Elles frappèrent à la porte. Une énorme gamine au visage jovial les poussa à l’intérieur pour les inviter à tester les chaises, squatter les lits, et boire des bols de soupe abandonnés dans la cuisine. Marielle et Rosaline se regardèrent. Cette histoire leur disait quelque chose. Ce n’était pas très poli.
« Excusez-nous, » répliqua Marielle qui était une jeune fille bien élevée :
-On ne peut pas rester : on est à la poursuite d’un petit chien blanc qui est dans les environs. On va devoir s’en aller. merci de votre accueil ! Jolie maison ! »
-Ces gens qui poursuivent des lapins blancs… » soupira Boucle d’Or avant d’engloutir le bol de soupe de Bébé Ours bruyamment.
Pixi passait par là, justement. Les deux sœurs coururent vite, et longtemps, jusqu’à être complètement essoufflées. Pixi filait dans les branchages. Elles ne le perdraient pas encore. Elles étaient déterminées. Au loin, on entendait Alice crier :
« MONSIEUR LAPIN ! VOUS ÊTES CERNE ! »
Une des fées s’accrocha à l’oreille droite de Marielle, et lui cria :
« On va désactiver le portail, pour vous, les filles, OK ? »
Le sale cabot les avait encore semé. Le temps de reprendre leur souffle, les deux sœurs regardèrent autour d’elles pour se repérer. Devant elles, il y avait la souche. Rosaline y retourna pour se gratter la tête avec perplexité. Soudain, Marielle se mit à pousser des cris :
« C’est le lac ! C’est le lac, Rosaline »
Arrivées à leur banc préféré, elles trouvèrent Olivier, qui tenait dans ses bras un Pixi sage comme une image.
« Merci, les filles. »dit-il en regardant Rosaline dans les yeux.
-Oh, c’est rien. » rougit Rosaline.
-Moi qui adore les chiens… »