« Bon alors, cette année, je me reprends en main. »
Tel était le grand projet de Mélanie. D’abord, elle avait 19 ans. Si elle n’était pas capable de prendre de grandes décisions à son âge… Alors, elle avait décidé que pour sa vingtième année, elle aurait un corps de danseuse.
Elle se voyait déjà sifflée, admirée de tous, rayonnante, le nombril à l’air. Elle travaillait dans la restauration. Elle tenait à être présentable. A creuser ses joues rebondies. Et puis, d’abord, de rebondit, elle n’avait pas que les joues. Elle était faite de pneus sous cutanés. En fait, elle avait des formes si généreuses que leur générosité dégoulinait dans le regard des autres, et les enveloppait à grandes bouffées odorantes parfumées chez Séphora.
Car Mélanie était bien tenue. D’ailleurs, si elle était sans arrêt suivie par des essaims de mini monstres suceurs de sang, ça n’était pas parce qu’elle était sale. C’était à cause, ou plutôt grâce à ses nouvelles crèmes Chanel pour le corps à 350 euros le flacon. Il ne lui manquait plus qu’une taille de guêpe à elle qui attirait les bourdons. Mélanie savait s’occuper d’elle. C’était le moins qu’on pût dire.
D’ailleurs, elle n’était pas de ces masochistes qui suent comme des bœufs en pédalant rageusement sur des machines, autant dire dans la choucroute. Elle n’était pas non plus de celles qui exhibent leur embonpoint dans des cours d’aérobic envahis par des barbies longilignes. Ou PIRE, qui se lamentent dans des émissions de télé réalité et sont tenues d’employer des méthodes spectaculaires. Elle n’était pas non plus de celles qui se gavent de bouillies écœurantes et qui s’affament, en laissant flotter dans les airs leur haleine de chacal. Elle était encore moins de celles qui se précipitent désespérément à l’hôpital pour se faire mutiler à grands coups de bistouri. Non. Elle n’était pas de ces égarées qui prennent d’assaut les bureaux des psychiatres pour leur raconter leurs déboires caloriques.
Elle était différente. Elle était saine. Elle comptait opérer un changement radical dans sa vie et devenir Mademoiselle Soja, la reine des végétariens, un modèle de sérénité, harmonie, paix intérieure, etc. Au programme : Légumes, yoga, acuponcture, et piscine. Elle imaginait déjà la sensation de pureté intérieure quand elle aurait libéré son corps de toutes ses toxines, le calme euphorique après le yoga, les bienfaits de l’acuponcture, et le doux clapotis de l’eau chlorée. Oui, elle voulait déjà y être, et elle se demandait comment elle avait fait pour vivre ainsi aussi longtemps. D’ailleurs, elle deviendrait bouddhiste, évidemment.
Elle se mit à acheter tout un tas de guides pratiques pour commencer sa nouvelle vie. Elle les dévora tous un par un. Mais elle avait beau être incollable, la réalisation pratique de son grand projet fût plus difficile à entreprendre qu’elle ne le pensait.
D’abord, sa décision ferme de devenir bouddhiste lui parut bientôt saugrenue. Ça n’était pas que Bouddha eût de mauvaises idées, non. C’était que ces fichues prières étaient imprononçables, et qu’on devait les ânonner en boucle pendant des heures. Imaginez-vous répéter Les chaussettes de l’archiduchesse sont sèches et archi sèches dix mille fois de suite sans vous arrêter. Et vu qu’elle ne comprenait rien à ce qu’elle devait marmonner, c’était pire. Dans ses grandes périodes de détresse, elle s’imaginait des choses complètement insensées. Et puis, la méditation lui fichait des fourmis aux pieds.
Elle avait des migraines et dormait très mal. Elle mangeait très mal, aussi, ne parvenant pas à s’habituer ni au soja, ni aux steaks végétaliens, et il lui prenait parfois d’irrépressibles envies de viande ce qui la culpabilisait, et donc, la rendait agressive.
Elle buvait tant qu’elle avait constamment envie de faire pipi, et c’était très gênant, au travail, de se précipiter aux toilettes aussi souvent. D’ailleurs, c’était très difficile de boire quotidiennement plus d’eau qu’une femme enceinte quand elle fait ses échographies, et elle devait lutter contre une furieuse envie de régurgiter le précieux liquide avant qu’il n’arrivât dans son estomac. Pour corser la chose, un ami bien intentionné lui avait dit qu’on pouvait mourir en buvant trop d’eau, ce qui la rendait sujette à de terribles angoisses.
Les cours intensifs de yoga tonique ne la calmaient pas outre mesure, et lui faisaient endurer des courbatures atroces et des crampes phénoménales. Elle faisait une allergie au chlore de la piscine, et elle dût s’arrêter, car elle faisait conjonctivite sur conjonctivite, et sa peau à laquelle elle tenait tant se couvrait d’affreuses plaques rouges.
Les séances d’accuponcture étaient interminables, et elle revenait chez elle plus stressée qu’elle n’en était partie.
Le jour où ses collègues l’invitèrent au restaurant pour son anniversaire, elle éclata en sanglots et partit en claquant la porte. Arnaud, cuisinier de son état, la rattrapa dans la rue, et la poussa sans ménagement dans un mac donald. Ainsi s’acheva, tristement et trop vite, le régime de Mélanie. Elle se remit au café, dévora à nouveau du bœuf de Grande Bretagne, et perdit dix kilos en s’activant frénétiquement au travail.